En Bref
« Les Prométhée modernes ont de nouveau gravi le mont Olympe et rapporté à l'homme les foudres même de Zeus. » The Scientific Monthly septembre 1945.C'est l'histoire d'un jeune homme, J. Robert Oppenheimer qui voyait, à l'aube de la physique quantique, le monde autrement. Il parcourt les universités d'Europe pour parfaire ses connaissances et importer aux Etats-Unis une révolution profonde, la physique quantique, un monde de particules et ses applications nucléaires. Il devient l'esprit le plus brillant, comparable à Einstein qu'il croise à plusieurs reprises. Il rencontre son premier amour, Jean Tatlock, qu'il inonde de fleurs. Il s'intéresse aux nouvelles idées que suivent son frère et Jean, le communisme. C'est Kitty qui gagne son cœur et l'épouse en 1940. Il rencontre Lewis Strauss, Président de la commission énergie atomique des Etats-Unis, qui s'opposera après-guerre au partage des connaissances nucléaires et désirera sa chute. L'Amérique entre en guerre et bientôt la question d'une bombe destructrice comme jamais avant se pose. Les nazis sont en course dans l'ombre pour mettre au point la première bombe A. Le général Groves le nomme à la tête du projet de recherche Los Alamos qui doit aboutir à la création de la première bombe atomique qui sera larguée sur Hiroshima et Nagasaki. C'est un grand succès pour J. Robert Oppenheimer et son équipe. Cet épisode met fin à la Seconde Guerre mondiale. Il est conscient de l'escalade qui s'ensuivra et alerte sur la nécessité de gérer ce nouveau feu offert aux hommes. Après la gloire et des fonctions importantes au sein du gouvernement, ses prises de position lui vaudront un procès caché sous forme de contrôle du renouvellement de son habilitation de sécurité. La commission  conclut par ce verdict qu’ Oppenheimer est loyal, mais elle recommande de ne pas restituer son habilitation. Comme le dira Marvin Leonard Goldberger « Le pays lui demanda de faire quelque chose et il l'accomplit brillamment ; pour cet extraordinaire accomplissement, ils le récompensèrent en le brisant. »
« Il existe une grande différence entre le monde des apparences créé par notre esprit et le monde réel auquel les lois de cause et d’effet donnent lieu. » Bouddhisme.Toujours au cœur de notre esprit, après le bien et le mal à travers sa trilogie de Batman, c'est de nouveau la question morale autour de la Seconde Guerre mondiale après Dunkerque qu'il interroge. Il choisit une figure ambivalente qu'il traite comme un mythe prométhéen en adaptant le roman American Prometheus: The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer (2005) de Kai Bird et Martin J. Sherwin. Dans une valse remarquable de retours en arrière à travers trois périodes clefs, Christopher Nolan rend hommage à ce génie du XXe siècle. La première partie suit la formation à travers l'Europe et aux Etats-Unis de celui qui perçoit une autre réalité dans des visions prophétiques. La mise en scène se pousse pour embraser, embrasser les visions des particules dans un chant des confins qui révolutionnera le monde. Oppenheimer importe la physique nouvelle en Amérique et devient le chef de file de nombreux scientifiques ayant fui l'Allemagne.Dans cette première partie, Nolan nous dévoile les tourments amoureux et sa relation torride avec Jean et son mariage plus sage avec Kitty. C'est une époque en pleine mutation idéologique, scientifique et morale que la guerre poussera à se confronter avec les armes du diable. La deuxième partie nous amène à Los Alamos et la création d'un centre de recherche que conduit Oppenheimer avec, pour finalité, la création de la bombe A. Aux questions scientifiques se mêlent celles plus philosophiques et morales liées à la création d'une arme nucléaire. On se demande si l'explosion n'embrasera pas le monde entier. Ce à quoi répond Oppenheimer, « La probabilité est proche de zéro ». « Je deviens la Mort, le destructeur des Mondes » dira Oppenheimer en empruntant les vers du Mahabharata. Ils ont conscience qu'ils offrent à l'humanité, à la fois l'objet de sa délivrance et celui de sa perte. Après Los Alamos, de nombreux scientifiques tenteront d'avertir sur les dangers d'une escalade que nous subissons aujourd'hui. Après la reconnaissance et la gloire vient l'heure des coups bas face aux alertes pour gérer ce petit diable dans sa boite de Pandore.C'est Lewis Strauss, un homme rancunier, qui orchestre dans l'ombre cette chasse pour abattre le père de la bombe. Le film joue à la fois sur la biographie, le film de guerre, d'espionnage, voire catastrophe avec la création de la bombe, et s'achève sur le film de procès avec son jeu de mensonges et chausse-trappes. Christopher Nolan construit un film à la fois   mythologique, biblique, tout en maintenant le suspense, en fouillant dans l'âme de ses personnages pour une vision remarquable d'une époque cruciale de l'humanité. Il est aussi à l'aise dans la grande histoire comme dans celle, plus intime, de ses héros se débattant avec cette question essentielle, la fin justifie-t-elle les moyens ? Il n'y aura pas eu besoin de Zeus pour clouer au rocher le nouveau Prométhée, les hommes ont su le faire à leur façon, en « mieux ». Nolan s'entoure d'une pléiade d'acteurs magnifiques pour donner vie à des personnages complexes. C'est une grande fresque cinématographique comme nous les aimons.       Patrick Van LanghenhovenPour compléter votre regard et aller plus loin, nous vous conseillons, chez Larousse, L'énigme Robert Oppenheimer, d'Ivan Kiriow et au Cherche-Midi American Prometheus: The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer de Kai Bird et Martin J. Sherwin.